Point de vue

Organisations publiques et privées et philosophie. Plaidoyer pour une approche pleine et positive d’une relation à reconstruire au quotidien.

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Organisations publiques et privées et philosophie. Plaidoyer pour une approche pleine et positive d’une relation à reconstruire au quotidien.

Nombreux sont ceux qui aujourd’hui plaident pour une entrée plus massive de la philosophie au sein des organisations publiques (grandes administrations) et privées (grandes, petites et moyennes entreprises).

Nul ne doit se plaindre d’une telle situation qui semble plutôt favorable et il s’agit ici d’une chance qu’il ne faut pas laisser passer et ce pour nous tous, qui que nous soyons – philosophe, consultant, entrepreneur, dirigeant public ou privé ou simple citoyen -. Cependant quelle philosophie pour quelle forme d’entreprise ? C’est ici à cette question que nous souhaiterons consacrer cet article.    

 Pour répondre à cette question, il faut en premier lieu envisager de manière plus structurelle, les relations qui existent entre ces deux entités. Comme nous allons le voir – contrairement à ce que d’aucuns semblent soutenir aujourd’hui – cette relation est loin d’être univoque : elle fut diverse et plurielle. Il n’y a pas donc une philosophie de l’entreprise mais des philosophies.

Le propre de notre époque – par opposition à beaucoup d’autres – est bien cette diversité, qui constitue un marqueur de notre monde contemporain, que nous pourrions appeler post-moderne. Certains le déplorent et évoquent un « déclin » occidental à ce sujet. Nous ne le pensons pas et dans un deuxième temps nous verrons que la crise – si crise il y a – du monde de l’entreprise n’est pas celle-ci. Elle est à la fois interne et externe.

Dans le troisième moment de notre exposé, nous verrons alors pourquoi il convient – contre les défaitistes, ou contre ceux qui évoquent une « philosophie dans l’entreprise » sans la caractériser – opter pour une approche à la fois pleine et positive de cette relation qu’il faut selon nous construire – ou reconstruire – au quotidien.

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  1. Les relations entre l’esprit d’entreprise, l’entreprise et la philosophie : une relation sous le signe de la diversité.

Pour celui qui examine – brièvement et en diagonale – les relations qui existent entre l’entreprise (qu’elle soit publique ou privée) et la philosophie, l’unicité n’est pas la marque de fabrique. Au contraire, selon les époques les « opinions » voire les philosophies ont varié avec le temps. C’est en quelques mots qu’il nous faut ici tracer les traits caractéristiques de cette pluralité. 

Ainsi, si nous débutons notre recherche par ce qui se passait dans la Bible, par exemple, Celle-ci ne rejetait en rien la gestion des affaires. Le rejet portait plutôt sur toute idée d’idolâtrie. En conséquence, ce qui était banni c’était le mauvais culte, le culte hypocrite que celui-ci soit en faveur ou en défaveur de l’argent dans la société.

La Bible (ou Ancien Testament pour les chrétiens) nous montre ainsi qu’Abraham n’était pas seulement un maître de spiritualité et un prophète. A plusieurs reprises, Celle-ci nous rappelle à quel point il gérait une « petite entreprise » avec du bétail, des serviteurs, une maison qu’il fallait défendre.  A aucun moment, sa richesse matérielle n’est condamnée. Au contraire, elle semble parfois mise en évidence comme une bénédiction. La Bible hébraïque ne condamnera donc jamais le commerce. Ainsi, lorsque les hébreux quitteront la terre d’esclavage, ils ne partiront pas sans leur or. Certes, cette richesse peut et doit s’entendre – comme le soutiendront de nombreux auteurs médiévaux – comme spirituelle et intellectuelle avant tout mais pas uniquement.

Toutefois – contrairement à ce que d’aucuns soutiendront ensuite – l’esprit de ce Texte ne sera en rien celui d’une philosophie et d’une pensée obsédée par cette activité et par le négoce. L’épisode du « veau d’or » montre exactement le contraire. Et lorsque – dans le Livre dit le l’Exode – le Prophète Moise détruit l’idole d’or, il n’a aucun respect pour le métal précieux qui a servi à sa confection et qui sera brûlé et ignoré par lui.   En effet, si l’entreprise n’était pas rejetée – la Bible considérait, d’un très mauvais œil ceux qui plaçaient l’argent et le commerce au premier plan. L’or était vu comme un moyen et non pas une fin.  Dans de nombreux passages, l’impie est présenté comme celui qui ne pense qu’à l’or et au paraître. On le voit ainsi avec le personnage de Laban, dans la Genèse, qui confie sa sœur au fils d’Abraham et ce simplement parce qu’il voit que son père est riche. On le lit régulièrement en consultant les textes des prophètes qui condamnent ce peuple qui ignore l’essentiel.

Le premier durcissement et les premières séparations – ainsi qu’une nouvelle philosophie sur ces relations entre pouvoir, argent et philosophie – émergera avec la pensée grecque.  Contrairement à la première, dans la République, au Livre II de celle-ci, Platon reconnaîtra la nécessité d’une classe de commerçants. Toutefois il distinguera clairement celle-ci – dans sa cité idéale – des artisans et des militaires. De plus, il se refusera à leur donner le pouvoir. C’est en effet aux philosophes seuls qu’il déléguera cette tâche. Pour la philosophie grecque post-socratique qui dominera ensuite, l’idée d’un gouvernant commerçant et prophète comme Abraham ne fera donc guère partie du paysage souhaité.

L’entrepreneur ne pourra être maître de vérité sauf s’il est philosophe. C’est ce que Platon écrira au Livre VII, dans un passage fameux (473a), en indiquant que

Tant que les philosophes ne seront pas rois dans les cités ou tant que ceux qu’on appelle rois et souverains ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes ; tant que la puissance politique et la philosophie ne se rencontreront pas dans le même sujet… il n’y aura de cesse… aux maux des cités.

La lecture qui en sera faite par la suite, sera donc bien celle d’une classe de philosophes à part qu’il convient le plus souvent même d’éloigner des intérêts commerciaux qui toutefois seront jugés utiles et parfois nobles.

Ce sera avec l’interprétation que certains feront de la philosophie de Platon que la situation commencera à se durcir. La caste en construction des philosophes aimera ainsi à se distinguer des sophistes vus comme de curieux entrepreneurs du savoir cherchant à vivre de leur enseignement. Elle vivra – tel Epicure ou le sage stoïcien – en son jardin loin des réalités de l’existence et des besoins du commerce et de l’entreprise, jugés non essentiels et non naturels. A cet instant, philosophie et entreprise commenceront à se regarder en face à face, ayant peu à se dire : l’une vivant dans le ciel des idées (la philosophie) l’autre étant condamnée à errer dans le monde terrestre (l’entrepreneur et avec lui le politique).

Mais ce fut surtout à partir d’une certaine lecture que l’on devait faire du christianisme paulinien que le fossé devait s’accroître et que le face à face se changea en réelle opposition.  Avec les trois religions révélées, philosophie et interprétation des Textes sacrés de chacune d’elle devinrent parties liées. La caste des philosophes se confondit avec celle des clercs religieux.  Augustin – maître en la matière et père de l’Eglise – sépara la cité de Dieu des autres et interpréta – notamment le passage où les hébreux quittent l’Egypte uniquement sous l’angle spirituel. Dans son Guide des Egarés, le penseur juif Maimonide refusa toute idée d’un Être Divin ayant forme matérielle. Paul, dans ses Evangiles, mit en évidence son mépris de la lettre au profit de l’esprit.

Toutefois – sans entrer dans les querelles théologiques qui nous dépassent – Paul ne condamnait pas tout à fait la chair ni Augustin ou Maimonide le commerce.

Cependant ce qui fit philosophie ne furent pas leurs discours subtils mais des approches plus rudes qui élargirent de plus en plus les fossés entre monde « réel » et monde « philosophique » et spirituel.

Le moyen-âge fut celui de la féodalité, fort bien incarnée par le roman de Umberto Eco, Le nom de la Rose. Or, dans ce monde, très hiérarchisé, les moines – représentant l’esprit – étaient célibataires et isolés du monde ; le château était gouverné par un Seigneur tout puissant et le commerce était considéré comme vil à la fois par les nobles et par le clergé.

Peu à peu une fronde s’organisa contre ce monde fait de ruptures et de territoires qui ne communiquaient plus les uns avec les autres.   

On dit à cette époque que l’air de la ville rendait libre. Cela signifie que la cité – la ville – devint l’endroit où se retrouvaient tous les esprits qui voulaient lutter contre le monde féodal. Que représentait ce monde ?

Kafka, dans son beau roman intitulé Le Château, nous en montre les caractéristiques. Le monde féodal était à l’image de ce château : gouverné par un maître qui écrasait ses sujets, fermé sur lui-même et coupé des autres. Dans le Château, il n’y avait pas de fenêtres pour s’ouvrir aux autres. Dans le château on ne se parlait pas et on n’échangeait pas. Tout un chacun était confiné. Les Provinces étaient séparées les unes des autres. La vie s’organisait en autarcie et l’on feignait de mépriser l’argent et le sexe alors qu’en réalité ceux-ci étaient omniprésents dans certains esprits.

La ville fut donc – dès son origine – un monde qui se voulait en rupture avec cette approche de la réalité. Elle se voulait espace d’échanges, de rencontres, de mouvement et de création. La ville n’était pas gouvernée par un maître tout puissant mais par des corporations et des guildes qui formaient un pouvoir collégial.  L’entreprise était le lieu où une famille se déployait et s’épanouissait. Elle n’était pas seule. Elle avait des concurrents qui permettaient à l’ensemble de prospérer.

Dans le monde féodal, il n’y avait aucune concurrence puisque le seigneur règne en maître absolu et tous ceux qui s’opposaient à lui étaient exclus.

En conséquence, une nouvelle approche du rapport entre philosophie et entreprise apparut : l’une et l’autre n’étaient pas du même monde et ne devaient en aucune manière se croiser. La valeur de l’une était la liberté (l’entreprise) celle de l’autre (la philosophie) était le monde de la spiritualité et du non matériel.  

Avec l’avènement de la Modernité les choses évoluèrent à nouveau. Les cités qui s’étaient développées contre les château féodaux eurent besoin de clercs pour former leurs futures élites. Peu à peu les Universités s’organisèrent et se libérèrent des liens qu’elles entretenaient avec la spiritualité. L’épisode de Galilée, condamné par l’Eglise par ce qu’il soutenait que la terre était ronde, fut sans doute l’électrochoc qui conduisit les esprits à vouloir construire et échafauder une philosophie coupée des préoccupations religieuses.  

On cite souvent Descartes comme l’inventeur de cette modernité mais ce fut véritablement son « disciple » Spinoza qui – en inventant la laïcité dans son traité théologique et politique – permit de dire qu’il pouvait y avoir une science coupée du religieux et du sacré. Spinoza,  bien qu’issu lui-même d’une famille de commerçants, ne revint cependant jamais réellement sur la coupure instaurée par les Anciens entre philosophie et entreprise.     

 Il faudra attendre le 17ème siècle pour que cette philosophie en faveur de l’entreprise prenne son essor.  Le premier à agir en ce sens, fut, selon nous, John Locke. Dans un article célèbre de son Second traité de gouvernement civil, John Locke réhabilita le travail. Pour lui, celui-ci était seul ce qui pouvait légitimer la propriété.

Par ce texte, Locke – de manière indirecte – condamna donc la logique de l’héritage et de l’héritier qui prévalait dans le monde féodal.  Mais surtout, il fut le premier à offrir à notre sujet une nouvelle forme. En effet, en glorifiant le travail, Locke glorifiait dans l’entreprise, l’acteur, le créateur, l’entrepreneur en tant que travailleur. Une certaine philosophie était née. Certains la qualifieront ensuite d’individualisme possessif. Cette philosophie – quelle que fut son nom – mit alors en évidence une nouvelle forme de relation entre philosophie et entreprise. La première se mettait au service de la seconde en ce qu’elle glorifiait l’esprit d’initiative, de création qui ne pouvait qu’enrichir l’ensemble et qu’il fallait donc faire prospérer.

Un de ses lecteurs assidus, Montesquieu, participera à la réhabilitation de l’entreprise, et du commerce en général. Sa parole sera d’or puisque ce sera celle d’un aristocrate appartenant donc en principe à l’ancien système.

Toutefois, alors que Locke réhabilitait le travail et l’entreprise de manière claire, ce fut à l’un des autres aspects de l’entreprise (aspect plus décrié chez les Anciens) son lien avec le commerce à qui Montesquieu donna ses lettres de noblesse.

Sonnant comme une formule quasi révolutionnaire, le Tome II de L’Esprit des Lois débutait en effet par les phrases suivantes qui ne purent que marquer les esprits de son époque encore réticents à l’égard du commerçant. Pour lui :

Le commerce guérit des préjugés destructeurs : et c’est presque une règle générale que, partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce et que partout où il y du commerce, il y a des mœurs douces ;

La formule était claire et – apparemment – sans ambiguïté. Contre ceux qui le vilipendait, c’était la douceur et la sérénité qu’apportait le commerce et il fallait donc le développer. A nouveau Montesquieu offrait ainsi une nouvelle vision – donc une nouvelle philosophie- des rapports entre philosophie et entreprise.    

Sans ambiguïté ? Pas tout à fait car Montesquieu restait un « Ancien » sur certains aspects. En effet, pour ceux qui acceptaient de lire plus en profondeur son texte, le grand penseur bordelais nous indiquait qu’en fait il ne s’agissait que d’une affirmation destinée à frapper les lecteurs trop hâtifs.

En effet, pour celui qui voulait aller plus au fond des choses Montesquieu devait ajouter :

Le commerce corrompt les mœurs pures, c’était le sujet des plaintes de Platon ; il polit et adoucit les mœurs barbares.

Montesquieu voulait donc bien du commerce mais pas trop. Si en effet il pouvait aider les barbares, il ne devait en rien être pris pour une panacée pour les esprits purs qui risquaient – comme Platon l’avait soutenu – d’être abimés par sa fréquentation. De plus, il ne fallait pas confondre privé et public. En conséquence, inaugurant une philosophie qui devait ensuite prospérer, notre auteur devait néanmoins ajouter :

Si l’esprit de commerce unit les nations, il n’unit pas même les particuliers. Nous voyons que les pays où l’on n’est affecté que de l’esprit de commerce on trafique de toutes les actions humaines et de toutes les vertus morales ; les plus petites choses, celles que l’humanité demande, s’y font ou s’y donnent pour de l’argent.

L’hospitalité elle-même ne sera pas vraiment une vertu dans les pays de commerce. Bref, la douceur de l’entreprise avait ses limites et il ne fallait s’en approcher qu’avec toute la prudence requise. Avec Montesquieu, une nouvelle philosophie apparaissait.

A la suite de Hegel – et du plaidoyer que celui-ci entreprit en faveur de l’Etat et de la noblesse d’Etat qui seule devait gouverner la cité et qui ne devait en rien se confondre avec la caste des chefs d’entreprise – on sait à quel point la tension moderne du rapport entre philosophie et entreprise prendra sa forme la plus aigüe lorsque Marx fustigera avec violence non pas tant l’entreprise elle-même que la grande manufacture accusée d’aliéner le prolétaire et de tuer l’artisanat et le petit commerce.

Marx, on le sait, influencera les politiques keynésiennes qui provoqueront l’interventionnisme étatique. En conséquence, de nouvelles approches des relations entre philosophie et entreprises voyaient le jour. La philosophie se pensait à nouveau contre elle mais non plus pour la mépriser mais afin que les richesses qu’elle fabriquait puisse profiter au plus grand nombre. Ainsi alors que les Anciens (enfin certains d’entre eux comme nous l’avons vu) voulaient s’éloigner d’elle pour des raisons de rejet de la matière et de la glorification de l’esprit, c’était au nom même du matérialisme qu’il fallait que la philosophie s’oppose à l’entreprise. Nouvelle époque. Nouvelle philosophie qui inspira, nous le savons, tant et tant de politiques et d’économistes.

Cet interventionnisme ne manqua guère de susciter les réactions que nous connaissons. Sans trop entrer dans les détails, citons par exemple les réactions des philosophes libertariens comme Hayek ou Nozick.

Ces auteurs inaugureront ainsi une ère de la confrontation entre les partisans de l’interventionnisme dans l’entreprise et ceux qui pensent que l’entreprise doit être laissée totalement à elle-même. Ils inaugurèrent une nouvelle philosophie des rapports avec l’entreprise qui se voulait l’ardent défenseur des valeurs de liberté qu’elle représentait contre l’Etat trop envahissant.

Libéraux et socialistes ne cessèrent de s’opposer tout au long du XIXème et du début du XXème siècle et pour mettre fin à ces querelles peut-être, le monde bureaucratique et sa philosophie « neutre » car basée sur la science et la technique fit son apparition.  

Avec celle-ci, les médecins pensèrent qu’ils étaient habilités à parler santé, les juristes à parler droit, les chefs d’entreprise à parler d’économie.  Aux philosophes certains laisseront simplement la mission de former à la « culture générale » et aux généralités mais pas de s’intéresser aux choses sérieuses de la gestion et de la gouvernance des affaires de l’Etat et/ou de l’entreprise. Une nouvelle philosophie des rapports entre entreprise et philosophie devait naître mais celle-ci devait curieusement penser que la meilleure manière de gérer une entreprise n’était autre que de mettre la philosophie à l’écart de celle-ci et de lui réserver le doux rôle de former les jeunes et les moins jeunes en servant de distraction, voire de divertissement utile, voire nécessaire mais non pas primordial pour réaliser l’objet entreprise.

En conclusion, contrairement à ce que certains soutiennent, on ne peut parler entreprise et philosophie dans une logique purement singulière. C’est bien le pluriel qui existe sur le sujet. Chaque époque a vu se développer une vision des rapports entre entreprise et philosophie. Certains les ont ainsi pensés comme liés inexorablement, d’autres comme opposés. Ceux qui ont pensé l’opposition l’ont considéré pour des raisons de risque d’abus, d’autres de confusion des genres, etc…

Cette pluralité mérite d’être rappelée ici et encore une fois, nous ne prétendons pas à l’exhaustivité sur le sujet. Elle mérite d’être évoquée car – s’il existe une philosophie contemporaine sur ce sujet des rapports entre entreprise et philosophie – c’est précisément cette pluralité qui la caractérise. En effet, c’est elle qui est marque de notre époque et c’est elle qui est précisément à l’origine de la crise à la fois interne et externe qui touche le monde de l’entreprise.

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  • La pluralité philosophique à l’origine de la double crise interne et externe de l’entreprise et son nouveau besoin de philosophie

Il était important de mettre ici en évidence que nul ne peut dire ce que la philosophie peut et doit faire pour l’entreprise car, en effet, le pluriel existe à ce sujet et il n’est pas souvent évoqué. Il nous fallait donc le faire.

Ceci était nécessaire car il explique, selon nous, la crise évoquée par nombre d’auteurs à son sujet.

En effet, comme toutes les institutions, l’entreprise est en crise.

Ainsi, dans son texte intitulé La fatigue des élites (Seuil 2005) Franck Dupuis note-t-il la montée en puissance dans les entreprises du pouvoir de l’actionnaire et du client au détriment de l’entrepreneur et de l’ingénieur. Christopher Lasch, dans La culture du narcissisme (Flammarion 2006), met-il en évidence la montée du pouvoir bureaucratique au sein des grandes entreprises qui ignore l’humain et favorise la gouvernance par des individus marqués par un narcissisme débordant. Nombreux sont les observateurs qui notent le fait que l’aspect financier domine aujourd’hui la logique entrepreneuriale.

Comme nous l’avons noté, cette crise est en lien – et c’est la thèse que nous soutenons – avec la pluralité des philosophies qui existent à ce sujet. Cependant, on ne peut comprendre ce lien si l’on ne met pas en évidence le fait que cette crise est double : à la fois interne et externe.

Parler de crise interne pour l’entreprise, signifie pour nous que c’est en son sein même que le problème se pose. L’entreprise en effet est en train de perdre sa substance et cette perte est double. En premier lieu, l’entreprise dans les années 50 s’est développée en faisant appel à des cadres formés (qu’ils soient juristes, mathématiciens, économistes, gestionnaires) à partir d’une approche positiviste et spécialiste de la gestion des organisations comme nous l’avons indiqué. En effet, cette philosophie était dominante. Or celle-ci reposait sur le postulat de la domination de la science et de la technique qui sont toutes deux fortement remises en cause dans leur légitimité. Nous ne croyons plus – comme nos prédécesseurs – au miracle de la raison et de la science. Wittgenstein – et d’autres (notamment pour cet auteur dans son beau texte intitulé De la certitude) nous a montré que ce qui prime chez chacun de nous, n’est pas la raison mais la croyance.

En conséquence, l’approche positiviste – basée sur le primat du scientifique et du technique donc du bureaucratique – est en crise car la légitimité de son fondement (à savoir la technique) est attaquée. En conséquence, notre époque est celle de l’écologie et du durable. Mais elle est aussi celle qui évoque le harcèlement au travail, le burn-out ; celle où chacun ne cesse de vanter l’importance de la pluridisciplinarité, des modes alternatifs de gestion. Il s’agit de trouver d’autres fondements pour légitimer les choix des gouvernants qui sont eux-mêmes interrogés.

La logique positiviste était en effet essentiellement axée sur l’idée que l’entreprise devait générer du profit et sur le fait que ses dirigeants étaient choisis pour leur savoir scientifique et technique. Or, on se défie d’une science qui n’est plus auréolée du prestige d’autrefois. Nombreux sont désormais ceux qui vantent l’intuition, la sensibilité. Nombreux sont désormais ceux qui soutiennent que l’on ne peut séparer les considérations économiques, des aspects commerciaux, psychologiques, philosophiques et éthiques et à l’entreprise désormais il est imposé de nombreuses normes qui l’obligent à une relation citoyenne avec l’environnement.

Attaquée dans la légitimité du fondement du pouvoir de ses dirigeants, l’entreprise semble de ce fait se recroqueviller sur elle-même. De ce fait, cette crise interne prend une autre forme qui est sa colonisation par une logique à la fois bureaucratique et financière qui finit par ignorer les autres aspects qui la constituent et qui souffrent de cet écrasement. Cette colonisation a une cause. Comme tous les durcissements, elle est marque d’une peur et d’une crainte face à cette perte de légitimité d’un pouvoir qui se cherche de nouvelles assises et qui se replie sur la fonction première de l’objet : gagner de l’argent, faire du profit. Nous sommes là pour cela et nous le faisons. Donc rien ne peut nous faire changer de direction sur ce point. 

Mais la crise de l’entreprise est également externe et il est nécessaire de considérer ce point et d’explorer ce champ. En effet, comme nous l’avons noté, il existe plusieurs philosophies sur l’idée d’entreprise. Ces idées ont été dominantes à une époque. Or, de nos jours, les multiples philosophies que nous avons exposées plus avant, existent au sein de l’entreprise elle-même et à l’extérieur de celle-ci.

Cette pluralité a une cause : depuis que la technique et la science ont été attaqués, nul ne sait comment les remplacer. En conséquence nous cherchons tous de nouvelles philosophies dominantes. Elle est donc la marque d’une recherche. Et c’est précisément cette recherche qui explique la crise interne de doute et de colonisation que nous avons évoquée car rares sont ceux qui admettent cette nécessité et cette phase de recherche que vit l’entreprise.

Pourtant pour celui qui étudie le monde contemporain, cette crise et cette pluralité ne sont guère une surprise. D’ailleurs, le phénomène n’est certes pas propre à l’entreprise. Il affecte notre post-modernité, comme l’a bien noté Jean-Francois Lyotard dans son texte intitulé La condition post-moderne (éditions de minuit 1979). Cette crise affecte tous nos fondamentaux et elle se caractérise, pour cet auteur, par la difficulté à trouver et constituer un récit commun sur ces concepts essentiels.

Le fait qu’il existe en effet, plusieurs récits et plusieurs philosophies sur l’entreprise elle-même et sur les rapports que celle-ci doit entretenir avec la philosophie est une marque de cette difficulté. En effet, toutes les pensées que nous avons brièvement évoquées plus avant étaient dominantes à leur époque. Elles ont pu constituer un socle qui a permis aux entrepreneurs et aux salariés de se faire une idée de leur place dans la société.

Or de nos jours, toutes les philosophies coexistent et ce à l’extérieur mais aussi à l’intérieur de l’entreprise si bien que celle-ci est « attaquée » en externe au sens où elle n’a plus de visibilité propre, elle ne voit plus vraiment à quoi elle sert, pourquoi elle existe au sein des sociétés.

Certes, travailler en entreprise permet de gagner de l’argent et ainsi de vivre bien et mieux. Toutefois, chacun se rend bien à l’évidence que cela ne suffit pas car l’entreprise est un ensemble d’hommes et de femmes qui ont besoin d’être ensemble et de travailler conjointement pour des raisons financières mais pas uniquement.

Regardons à cet effet l’engouement produit par Steve Jobs, ce charismatique chef d’entreprise américain ; voyons l’enthousiasme produit à ses débuts par le fondateur de Facebook.

Personne ne veut ici nier le fait qu’une entreprise reste – comme l’indique à juste titre le code civil français – une personne morale à but lucratif. Cependant si le but de l’entreprise doit être le lucre, il ne peut l’être de ceux qui la gouvernent et la dirigent pour qui l’argent ne saurait être une fin en soi, ni le travail le seul horizon de leurs vies.

Argent et travail demeurent des moyens au service des fins de chacun des membres de l’entreprise qu’il ne faut confondre avec l’entreprise elle-même qui – si elle est une personne à but lucratif – n’est pas que cela puisqu’elle est aussi avant tout une collectivité de personnes qui ont une fin propre qui – si elle est ignorée – peut conduire à leur sentiment d’effacement en tant qu’hommes.

L’entreprise doit donc retrouver une visibilité extérieure. Elle doit montrer que son « entreprise » et donc son « œuvre » fait sens. Au niveau interne, il est impératif que la personne morale qu’elle représente ne remette pas en cause l’intégrité morale des personnes physiques qui la composent. 

En conséquence, pour que la philosophie et l’entreprise renouent l’une avec l’autre, il faut que d’une part, elles reconnaissent la diversité des points de vue qui existent sur le sujet, qu’elles considèrent cette diversité comme un bienfait qu’elles doivent mettre en évidence et enfin qu’elles l’organisent.

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  • L’un des objectifs majeurs de la philosophie en entreprise : aider à une reconstruction à la fois interne et externe en acceptant la diversité philosophique comme un bienfait.

Evoquons en premier lieu l’aspect extérieur. Comme nous l’avons indiqué, nous vivons à l’heure actuelle dans une multiplicité d’approches sur ce que philosophiquement peut être une entreprise et ce que doit être à la fois un entrepreneur et un gouvernant (qu’il soit d’ailleurs public ou privé).

Cette pluralité est vécue par beaucoup de nos concitoyens comme troublante car elle les oblige à faire des choix qui ne sont pas aisés. Il était plus simple, comme autrefois, de se voir en effet dicter une philosophie de l’entreprise et se voir imposer une vision de celle-ci. Des auteurs – et non des moindres – considèrent même (c’est le cas par exemple de Gilles Lipovestky notamment dans le texte qu’il a publié sous le titre L’ère du vide chez Gallimard en 1983) que cette pluralité est la marque du narcissisme contemporain et du vide qui le caractérise. Ce pluriel serait ainsi la marque d’une perte de sens et d’un déclin.

Nous ne le pensons pas. Au contraire, nos sociétés ont toujours recherché la pluralité et la liberté. En conséquence, en un sens, nous pouvons considérer qu’elles ont ainsi réalisé et accompli de manière quasi existentielle leur projet libéral (au sens philosophique du terme).

Désormais plus personne ne peut dire à une entreprise ou un gouvernant public ce qu’il doit être. Il peut être philosophe s’il le veut (ou pas) ; il peut se faire conseiller par des philosophes (ou pas). Il peut avoir telle philosophie par rapport à ses salariés et ses clients. Cette liberté qui lui est accordée est un progrès. Il n’est pas la marque d’un déclin.

Par contre – comme chacun le sait – qui dit liberté dit responsabilité et devoir plus accru vis-à-vis de soi et vis-à-vis d’autrui. Si je suis libre d’avoir et d’être la forme d’entreprise que je souhaite être, quel est le choix que je souhaite faire en ce domaine ? Pourquoi ai-je décidé d’entreprendre ? Pourquoi cette entreprise, ce produit et pas un autre ?

Je dois faire un choix – et celui-ci est la marque de ma liberté – et ensuite je peux le défendre dans mes politiques à la fois tant vis-à-vis de mes salariés, que de mes fournisseurs et de mes clients. Ces choix doivent eux-mêmes avoir une certaine cohérence car cette cohérence peut ainsi renforcer le lien de confiance qui va m’unir avec tous ceux qui collaborent à mon but qui est celui de réaliser des profits ou de faire des économies.

Sur ce choix, sur la cohérence de ce choix, la philosophie peut ainsi aider chaque entreprise et chaque entrepreneur à travailler afin de lui donner la visibilité et la clarté qui l’aideront à l’accomplissement de ses projets.

Mais l’entreprise n’est pas qu’une entité abstraite, une personne morale juridique à but lucratif ; c’est aussi une histoire, un projet, un groupe d’hommes, parfois c’est une institution. En tant que telle, elle ne peut donc se laisser totalement coloniser par sa part financière et économique. Elle ne doit pas la nier mais elle ne doit pas être totalement dominée par elle au risque de tomber dans une abstraction mortifère qui risque de la couper de la réalité et de ce qui est.

Or une entreprise – comme tout être quel qu’il soit – ne peut se couper de cette réalité. En effet, il doit la connaître, vivre avec elle afin de s’adapter à celle-ci pour survivre, vivre et grandir.

En conséquence, au niveau interne, la philosophie peut l’aider à effectuer des rééquilibrages et faire en sorte que cesse la colonisation économique dont nous avons parlé et qui – à terme – risque même de se retourner contre ce projet économique et financier lui-même. L’histoire du monde de l’entreprise est en effet remplie de toutes ces firmes qui n’ont pas su s’adapter à la réalité du moment, qui sont restées trop enfermées dans l’abstraction.

En conséquence pour cela, il importe que l’aspect abstrait – la personne morale – ne tue pas les personnes physiques qui l’aident, la composent ou l’enrichissent au quotidien.

Ces personnes sont à l’image de la société dans laquelle nous vivons. Elles ont des philosophies qui sont diverses et qui sont multiples. Elles sont même parfois traversées intérieurement par cette diversité.  Elles ont même parfois – comme l’a très bien montré le philosophe américain Michael Walzer (Sphères de justice, seuil 2013) une conception de la justice qui est différente de celle de leurs collègues ou de leurs dirigeants. Or comment collaborer si chacun voit le juste d’une certaine manière ? Comment faire participer le groupe à une décision juste si l’ensemble n’y adhère pas ? De plus comment trouver ce juste sans délibération et comment organiser ce débat sans prendre en compte cette diversité ?

Tous ces risques de tension interne peuvent également – à terme – porter atteinte à l’intégrité de l’entreprise et la philosophie peut ainsi aider à la mise en valeur de chacune des philosophies des personnes qui la composent ; elle peut aider au débat afin qu’au mieux le juste soit trouvé et au pire des compromis puissent être trouvés et que chacun puisse continue à travailler avec celui qui est partenaire économique et d’entreprise.  

En second lieu à ce travail interne, la philosophie peut aider l’entreprise à réaliser une œuvre de mise en cohérence externe. Que cherche-t-elle, que défend-elle, quelles sont ses valeurs ? Au fond d’elles, celles-ci existent bien souvent et il importe de les mettre en évidence pour que les sous-traitants, les salariés ne ressentent pas ce que certains aujourd’hui soutiennent : mon travail est inutile, je ne sers à rien. Ce n’est souvent pas la vérité. Contrairement à ce que Arendt a soutenu, il ne faut pas distinguer l’œuvre du travail. On peut aussi faire œuvre en travaillant.

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En conclusion, face à la situation actuelle, il convient d’arrêter de parler de philosophie en entreprise de manière abstraite. Il n’y a pas une mais des philosophies d’entreprise. Il faut l’admettre et le premier travail de la philosophie est de l’indiquer. Son deuxième travail est de mettre en évidence cette diversité et de montrer que loin d’être la marque du vide, elle est celle d’un plein : le plein de la vie, le plein de la création, le plein de l’envie d’être qui caractérise tous ceux qui veulent entreprendre et que la philosophie peut et doit aider et accompagner pour se réaliser.  

Face à ce plein et cette diversité, il convient de ne pas répondre de manière uniforme. Les différentes formes de philosophie évoquées dans cet article ne sont que des exemples. Il existe peut-être autant de rapport à l’Etat, aux salariés, aux sous-traitants, à leur propre marque et à la société qu’il existe de firmes et peut-être même de dirigeants.  De plus il existe de nombreuses formes d’entreprises : de la plus petite à la plus grande. Il faut donc – pour aider celle-ci à prendre du recul – ne pas fermer les portes, laisser s’exprimer toutes les éventualités possibles. L’Etat peut inciter ou obliger les plus démunis à prendre ce recul mais cette solution n’est pas la seule envisageable. D’autres formes peuvent être envisagées : mutualisation, réseaux, formations permanentes, rencontres philosophiques et amicales, etc… Mais quoi qu’il en soit, il est important – eu égard à la diversité actuelle – de permettre à chaque entrepreneur et chaque salarié d’effectuer cette réflexion sur lui-même.  Telle est la mission du philosophe.

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